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Ciel Voilé

La guerre des climats - article de Science et Vie de mars 1958

3 Septembre 2019, 18:42pm

La guerre des climats - article de Science et Vie de mars 1958

Science et Vie n° 286, mars 1958 -https://archive.org/details/SV486 - Open source

 

La guerre des climats

 

Coup sur coup, les grands empires de la nature capitulent devant la science de l’homme. Cette année pourrait être l’année critique où les forces de l’atmosphère elles-mêmes devront se soumettre. Que fera l’homme de cette nouvelle conquête ?

Il y a quelques années, notre collaborateur Camille Rougeron, révélait dans son ouvrage, La prochaine guerre, les conditions de ce qu’il appelait déjà la guerre des climats. « Il suffirait, écrivait-il alors, que le Soudan décide l’irrigation intensive de son territoire au moyen de l’eau emmagasinée dans les barrages du Nil, pour que le régime de l’Égypte avec ses 34 mm d’eau annuels au Caire devienne celui de la plupart des territoires du Sud. L’ensemencement systématique en neige carbonique ou en iodure d’argent des formations nuageuses entre l’Islande et les Açores permettrait de transformer l’Ukraine en steppe semi-désertique en ramenant ses précipitations de 500 mm à 250 ou 162 mm qui sont les « taux » habituels de Stalingrad et d’Astrakan. Le même contrôle océanique étendu à décembre et janvier réduirait à presque rien l’enneigement de l’Europe orientale et, renforçant ainsi l’action du gel dans les régions continentales, interdirait toute possibilité de culture hivernale au-delà du rideau de fer. Seules les îles et presqu’îles étroites de la zone tropicale échapperaient aux risques d’une guerre météorologique... » Les dangers d’un tel conflit sont donc bien pensés. Formons le vœu que rien n’y conduise dans les années à venir et donnons aujourd’hui la parole aux techniciens américains qui, selon notre confrère Newsweek se sont penchés sur ces problèmes.

 

Avec des Si et des Mais...

 

Si l’Espagne avait réussi à calmer la tempête qui décima l’invincible Armada dans la Manche en 1588 les deux Amériques ne parleraient pas espagnol ?

Si les fières Légions napoléoniennes avaient su paralyser l’Allié secret de la Russie, le « Général hiver » comment se présenterait la carte de l’Europe ?

Si les Allemands avaient pu commander à l’ouragan de démembrer les forces alliées d’invasion au large de la Normandie, le 6 Juin 1945, quelle aurait été l’issue de la deuxième guerre mondiale ?

C’est un genre de spéculations qui a toujours agité les stratèges du « Café du commerce ». Avec des si et des mais, on dispose du sort des batailles et on refait l’histoire.

Jusqu’ici l’homme était à la merci de la Nature, les caprices du temps commandaient. Il semble que cela va changer. Les techniciens américains et russes ont engagé un « sprint » effréné pour la conquête de la météorologie bouton. Qui arrivera le premier dans cette course périlleuse à la domestication des climats ?

-Une nation ennemie des USA ? Ce serait une catastrophe, a déclaré l’autre semaine, le capitaine Orville qui préside le comité consultatif sur le contrôle climatique à la Maison Blanche. La guerre atmosphérique serait plus redoutable qu’un conflit atomique !

Et, de son côté, Le professeur Houghton de l’institut de technologie du Massachussetts, a affirmé :

« Je frémis à la pensée que les russes pourraient découvrir avant nous un moyen efficace de contrôler le temps. Même pacifique, une tentative de leur part d’améliorer le climat de la Russie se traduirait par des modifications désastreuses de notre propre « régime » et déséquilibrerait notre économie. »

 

Propos en l’air ? Pas du tout

 

Le temps qu’il fait sur la planète est fonction de ce qui se passe dans une couche relativement mince de notre basse atmosphère épaisse de 14 kms seulement et est déterminé par l’équilibre extrêmement délicat qui existe entre certaines forces terrestres et cosmiques.

On sait que les rayonnements solaires ont pour effet d’entretenir la vie à la surface du globe; certains réchauffent le sol d’autres, réfléchis, réchauffent l’air, d’autres encore provoquent l’évaporation de l’eau des océans, des lacs et des rivières. Au-dessus de nos têtes, tel le toit de verre d’une gigantesque serre chaude, l’atmosphère retient la chaleur du jour et empêche le rayonnement diurne de se dissiper pendant la nuit. Cet équilibre calorifique, s’alliant à la rotation terrestre, anime les puissants courants marins et les formidables mouvements d’air qui décident du temps présent.

Or, voilà que l’heure est venue pour l’homme de mettre à profit ces phénomènes en utilisant des techniques de plus en plus perfectionnées.

Première tentative les américains envisagent d’améliorer les méthodes actuellement connues d’ensemencement des nuages (pour obtenir artificiellement de la pluie) afin de camoufler leurs voies aériennes, en cas de guerre, et de « masquer » les territoires ennemis sous un voile opaque de précipitations diverses.

 

Une mer imperméable

 

Second projet plus pratique. De vastes régions enneigées pourraient être récupérées en saupoudrant leur surface de suie ou de noir de fumée. Elles absorberaient ainsi davantage de chaleur solaire, entreraient en fusion et pourraient être rendues aux travaux agricoles.

Autres desseins. Dans un monde où l’eau est en train de devenir une « denrée » de plus en plus précieuse, il est du plus grand intérêt de pouvoir contrôler la balance d’humidité entre l’air, la terre et la mer. Le laboratoire expérimental d’études géophysiques de Denver a mis au point une substance inoffensive et insipide (l’hexadécanol, que l’on trouve dans le rouge à lèvres) dont l’effet, si on l’étend sur les masses d’eau comme une pellicule, est de réduire leurs évaporations. En imperméabilisant ainsi la surface on pourrait priver les régions littorales de toute humidité !

On a également beaucoup parlé d’utiliser la bombe à hydrogène pour briser les ouragans. Mais les experts pensent maintenant que d’autres moyens seraient plus efficaces et que la bombe H a de meilleurs emplois ! L’été prochain, la météo américaine essaiera pour la première fois de détourner la furie des vents par des courants ascendants d’air chaud; elle versera de l’huile à des points stratégiques de la mer, et y mettra le feu, créant de la sorte de vastes brasiers marins qui serviront à créer des courants ascendants formant barrage.

 

H pourrait « souffler » les monts

 

Quant à la bombe H, elle pourrait servir à décapiter les montagnes et dévier la route des vents. L’Atomic Energy Commission étudie le moyen de redessiner d’un seul coup des kilomètres carrés de paysage, en utilisant la bombe « propre » qu’on essaie de mettre au point. Les habitants de Los Angeles qui sont littéralement asphyxiés par les poussières industrielles, prévoient déjà qu’une fois rasées, les crêtes de montagnes des alentours de nouveaux vents apporteraient l’air pur et chasseraient les fumées.

 

Mais les projets les plus spectaculaires sont l’Arctique et l’Antarctique, les « chambres frigorifiques » du monde où sont fabriqués les grands froids de la Terre. Les météorologistes n’ignorent pas qu’en modifiant le volume et la forme des calottes glaciaires des pôles, on changerait le reste du monde. Si on arrivait à dégeler la région du pôle Nord le niveau des océans monterait, estime-t-on, de 15 à 30 m, inondant New York, Londres, Le Havre et différents autres ports de l’hémisphère Nord.

 

Deux moyens ont été préconisés pour agir sur les masses polaires, le premier consiste à utiliser l’énorme effet de torche à souder que représenteraient des dizaines et des dizaines d’explosions atomiques sous lesquelles les épais glaciers fondraient, le second est représenté par un système de barrages, de canaux, de digues qui permettraient d’orienter les courants chauds de l’océan vers les champs de glace de l’Arctique.

 

Ne jouons pas avec la glace !

 

Les Russes s’intéressent depuis longtemps à la partie septentrionale du monde pour des raisons stratégiques et aussi parce que leur territoire donne largement sur le cercle polaire. Le docteur Harris Wexler, chef de la recherche à la météo américaine, a récemment mis en lumière les effets soviétiques : «  Leur point fort est la météorologie polaire. Le nombre d’atterrissages qu’ils ont fait dans l’Arctique est phénoménal, ils ont littéralement couvert chaque pouce du bassin arctique jusqu’à 160 km du continent nord-américain. Nos efforts sont insignifiants en comparaison. Les Russes ont également réalisé d’excellents travaux en climatologie et en physique des nuages. Ils possèdent de bien meilleures installations que nous pour étudier le temps.

 

L’alarme est donnée…

 

Le capitaine Orville, dans son rapport, demande avec insistance que le gouvernement apporte tout son appui aux recherches météorologiques fondamentales. Il suggère qu’on s’intéresse en priorité aux secteurs particulièrement critiques : étude des effets solaires sur le temps, des courants d’air, des mouvements de nuages, de l’origine des orages. Parfaitement convaincu que le temps pourra être contrôlé par l’homme d’ici vingt ans au plus tard, Orville juge qu’une coopération internationale est indispensable dans ce domaine.

 

Cependant de nombreux savants paraissent moins décidés à aller de l’avant. Ils estiment qu’en dépit de tous les instruments que la science et la technique ont mis à sa disposition - les fusées, les radars, les cerveaux électroniques - la météorologie est restée une science très imprécise. Avant d’intervenir pour augmenter l’absorption des rayons solaires avec du noir de fumée ou arrêter l’évaporation des mers, l’homme devrait être bien sûr des effets qu’il obtiendra.

 

François HALLOUET

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